Par Marc Arthur Drouillard
Coordonnateur Général du Mouvement Réveil Dessalinien (MORED)
En août 2026, la coalition de gangs Viv Ansanm a lancé une nouvelle offensive meurtrière contre les communautés agricoles de Kenscoff, incendiant des maisons et forçant de nouveaux déplacements de paysans. Stanley Lucas, comme d’autres analystes, condamne cette violence, l’impuissance de l’État et l’abandon des territoires ruraux — une énonciation légitime. Mais une question demeure : peut-on parler des paysans chassés aujourd’hui sans parler des paysans massacrés hier, à Jean-Rabel ? Et surtout, comment les médias haïtiens peuvent-ils offrir leur micro à des acteurs politiques sans jamais confronter leurs discours actuels à l’histoire dont ils sont issus?
Le massacre de Jean-Rabel (23 juillet 1987)
Dans le Nord-Ouest d’Haïti, plusieurs dizaines — probablement plusieurs centaines — de paysans furent tués ce jour-là. Les estimations varient : les premiers reportages évoquaient entre 30 et plus de 200 morts ; une commission d’enquête citée par la presse américaine évaluait le bilan à plus de 200 morts et une centaine de blessés ; d’autres sources retiennent au moins 139 victimes. Ce qui ne varie pas, c’est la nature du conflit : des paysans organisés autour de
revendications foncières furent massacrés dans un affrontement opposant leur mouvement à de puissantes familles propriétaires de la région — dont les Lucas — appuyées par des groupes liés à l’ancien système macoute.
Ces paysans appartenaient à Tèt Ansanm, un mouvement accompagné depuis quatorze ans par le père Jean-Marie Vincent, prêtre montfortain inscrit dans la mouvance de la Ti Legliz et de la théologie de la libération — la même mouvance qui produira Jean-Bertrand Aristide. Le conflit de Jean-Rabel n’est donc pas une simple querelle de famille : il oppose deux visions de la société haïtienne, l’organisation populaire paysanne d’un côté, les intérêts fonciers et politiques traditionnels de l’autre.
Quelques jours avant le massacre, le général Henri Namphy, alors chef du gouvernement, s’était rendu sur place pour défendre publiquement les prétentions foncières de la famille Lucas — une proximité chronologique troublante, sans qu’elle permette d’affirmer juridiquement que Namphy ait ordonné le massacre.
Rémy Lucas, Léonard Lucas, et une libération symbolique
Des années après les faits, la justice haïtienne poursuivit certains protagonistes. Rémy et Léonard Lucas furent incarcérés à Pétion-Ville. Léonard fut libéré en janvier 2003 sur décision attribuée au président Aristide ; Rémy resta détenu — jusqu’au 29 février 2004, jour même où Aristide quittait le pouvoir et où le système carcéral de Port-au-Prince s’effondrait, laissant les détenus sortir en masse. Cette coïncidence de dates, aussi frappante soit-elle, ne prouve rien
juridiquement — mais elle appartient à l’histoire.
Stanley Lucas : de l’IRI à la Maison-Blanche haïtienne
C’est dans ce contexte que Stanley Lucas devient un acteur politique de premier plan. Responsable au sein de l’International Republican Institute (IRI), organisation américaine financée par des fonds publics, son rôle fut suffisamment controversé pour être examiné par le Sénat américain : en 2004, le sénateur Christopher Dodd interrogea
l’administration sur d’éventuels contacts entre Lucas, le personnel de l’IRI et des figures armées comme Guy Philippe ou d’anciens membres du FRAPH — sans qu’aucune preuve d’un tel lien ne soit alors établie.
L’ambassadeur américain en Haïti Brian Dean Curran (2001-2003) chercha lui-même à limiter la participation de Lucas aux programmes de l’IRI, un conflit confirmé par l’USAID devant le Sénat. Des enquêtes journalistiques ont rapporté que Curran reprochait à Lucas d’encourager l’opposition à ne jamais composer avec Aristide. Il serait toutefois excessif d’affirmer, comme un fait établi, que Lucas ait personnellement provoqué le départ de Curran : les archives établissent le conflit, pas la causalité.
En 2011, Stanley Lucas revendique avoir contribué à l’élection de Michel Martelly à la présidence, avant de devenir son conseiller, avec rang d’ambassadeur auprès de Washington.
Le sous-sol de Jean-Rabel : une histoire minière méconnue
Dix ans avant le massacre, en 1976, le géologue Alain Cheilletz consacrait sa thèse de doctorat (Université de Nancy I, 177 pages) à l’étude du gisement de cuivre et molybdène de type porphyre cuprifère de Vert-de-Gris, à Jean-Rabel — travail publié en 1977 avec J. Sonet et J.-L. Zimmermann à la Caribbean Geological Conference de Curaçao. La question du financement de ces travaux de terrain reste ouverte : faute d’avoir retrouvé la préface ou les remerciements de la
thèse, il serait prématuré d’attribuer ce financement à un gouvernement ou à une compagnie précise.
Ces travaux ont ensuite nourri la connaissance officielle du sous-sol haïtien : en 1990, le Bureau des Mines et de l’Énergie classe Vert-de-Gris comme indice porphyrique en cuivre, molybdène, argent et or. Des décennies plus tard, Eurasian Minerals (aujourd’hui EMX Royalty) et Newmont y conduisent des programmes d’exploration. En juillet 2010, Eurasian annonce une anomalie de cuivre sur environ 1 km sur 1,5 km, avec des échantillons atteignant 7,52 % de cuivre et 3,73 g d’or par tonne. En 2011, EMX et Newmont contrôlent plus de 281 000 hectares de permis le long de la ceinture minérale du Massif du Nord.
C’est en 2012 — sous la présidence Martelly, où Stanley Lucas occupe alors son rôle de conseiller — que Vert-de-Gris apparaît explicitement, dans un document déposé à la SEC, parmi les projets prêts pour le forage du portefeuille Newmont–Eurasian, alors que la société négocie avec l’État haïtien une convention minière.
Aucun document consulté ne relie directement le rôle de conseiller de Stanley Lucas à ce dossier minier. Mais la convergence mérite d’être posée comme question publique : un homme dont la famille fut associée pendant des décennies au conflit foncier de Jean-Rabel se retrouve, une génération plus tard, en position d’influence au moment
précis où cette même terre redevient un enjeu économique international.
Le paradoxe et les questions qui manquent
Stanley Lucas peut légitimement, en 2026, condamner les hommes armés qui chassent les paysans de Kenscoff. Mais aucun média ne devrait l’interviewer sans lui demander :
Que pensez-vous du massacre de Jean-Rabel ?
Quelle responsabilité attribuez-vous à Rémy et Léonard Lucas ?
Comment interprétez-vous l’intervention de Namphy ?
Pourquoi votre conflit avec Aristide fut-il si profond ?
Pourquoi l’ambassadeur Curran voulut-il limiter votre rôle ?
Que saviez-vous du potentiel minier de Vert-de-Gris ?
Et quel rôle avezvous joué, comme conseiller de Martelly, dans l’évolution de ce
dossier minier ?
Ce n’est pas demander à un homme de porter la culpabilité de sa famille. C’est reconnaître qu’il est lui-même devenu, par ses propres choix, un acteur central de cette histoire.
Conclusion : bay kou bliye, pote mak sonje
L’oubli médiatique n’est jamais neutre : quand la presse cesse de questionner le passé de ceux qu’elle invite, elle participe, sans le vouloir, à leur réhabilitation. Une génération entière risque de connaître Stanley Lucas uniquement comme l’analyste qui dénonce les gangs de Kenscoff — sans jamais entendre parler de Jean-Rabel, de Tèt Ansanm, de Ti Legliz, ni des interrogations du Sénat américain sur l’IRI.
Jean-Rabel n’est pas Kenscoff : les acteurs, le contexte, les armes et les structures criminelles ne sont pas les mêmes. Mais un même mécanisme tragique se répète : des populations rurales prises entre la violence armée, la faiblesse ou la complicité supposée de l’État, et la perte de contrôle de leur terre. Trente-neuf ans séparent Jean-Rabel de Kenscoff. Une question, elle, reste intacte : qui protège réellement le paysan haïtien lorsque sa terre devient objet de pouvoir, de violence et de convoitise ?